Le sous marin soufflait lentement dans l'eau un echo sonore avant de se confondre avec la profondeur très très profonde de l'océan. Si profonde qu'il est difficile de l'exprimer. Le bruit extérieur s'amenuisait lui aussi, celui de la vie et des moteurs qui ne tournaient plus depuis une demi-heure. Le sous-marin était devenu une immense caisse de résonance intérieur, tout ce qui le percutait de l'extérieur résonnait en son intérieur comme un lourd bruit lequel se propageait tout le long de la coque jusqu'à atteindre les oreilles de l'équipage. Ce dernier s'échinait à colmater quelques brèches, à tenter de réparer le moteur brisé mais rien, rien ne semblait venir apaiser l'équipage.
Au bout d'une heure d'une dérive longue et d'une chute lente. Le sous marin s'échoua quelque part non sans dommages et brutalité, guidé à peu près correctement par l'echo du sonar qui, dans ses profondeurs, rappelait parfois celui d'un accordéon. L'équipage respira enfin car cela signifiait une certaine stabilité ; utile pour réparer ce foutu moteur qui ne voulait plus tourner. Puis certains détails commencèrent à paraître étranges. Une simple sensation de perte du sens. Le machiniste s'en aperçut le premier, il savait qu'il devait utiliser cette clef mais comment l'employer ? Il ne le savait plus. Il se rappelait ses cours à l'école mais quelque chose l'empêchait de poursuivre sa réparation.
Idem pour le capitaine, lorsqu'il donnait des ordres les mots ne semblaient plus correspondre à ce qu'il pensait. Les officiers rièrent. Le capitaine se reprit. Les officiers prirent peur. Ils voulurent lui répondre mais le capitaine ne comprenait pas ce qu'ils prononçaient. Tous s'arrêtèrent d'agir, de bouger, ou même de prononcer un seul mot. Chaque membre de l'équipage se mit à écrire d'un seul coup sur tout ce qu'ils trouvèrent. Le sauvetage du sous marin ne leur paraissait plus important.
Lorsque le sous marin fut découvert et renfloué, les sauveteurs trouvèrent des centaines et des centaines de pages écrites, des livres entiers dont les mots avaient été effacés, barrées, raturés où les phrases prenaient un tout autre sens inversées volontairement par les membres de l'équipage lesquels avaient disparu. Nul ne compris ce qu'il s'était passé exactement, il était impossible de savoir pourquoi l'équipage entier se mit soudainement à écrire au mépris des règles de sécurité les plus simples.
Leur sauvetage n'avait que quelques heures de retard. Le sous marin avait dérivé et il a fallu scruter un cercle plus grand avant de ne le retrouver. Nul ne saisit la frénésie littéraire qui s'était emparé de l'équipage. On dit que parmi ces textes entièrement réécris, un seul, un seul donnait la clef de tout cela. Lorsqu'un des marins le lut par hasard, il devint incapable de prononcer une seule phrase cohérente.
Le livre fut emballé, ficelé et jeté à la mer. Le marin sauveteur enfermé. On dit aussi que ce livre aurait échoué quelque part en Tunisie peu avant la fin de la deuxième guerre mondiale puis qu'il fut transporté et caché dans des grottes « où seul un animal à quatre pattes peut entrer ». On affirme encore que cette cachette contiendrait des dizaines de livres de ce genre et ceux qui les lisent ou en récupèrent des fragments perdent le sens des mots et se mettent à écrire, écrire, et écrire... Enfin, une légende raconte que c'est à cause de l'un de ces fragments retrouvés presque par hasard - l'histoire d'un berger peu soucieux de son troupeau - que le monde moderne ne sait plus ce qu'il dit et qu'il cherche à comprendre le sens de tout cela en écrivant, en écrivant... des dizaines, des centaines, de milliers de lettres, de phrases intercalées, changées, inversées.
Un trou dans la couche d'air. Le pétrole manque. La chaleur devient de plus en lourde et insoutenable. Le co2 dégagé par la respiration de l'équipage finit de saturer l'air. Dans un dernier geste à peu prés cohérent, l'équipage décide de sauvegarder les livres dans un recoin étanche du navire. Puis ils ouvrent le sas d'ouverture et rejoignent le fond des océans sans se poser une seule question. L'équipe de sauvetage lut sur la table du mess : "en musi que nous partitions, tous comme note du son art, accrochés aux portes et ouvertes de la clef au sol des machines."
Au même moment, le vent transportait un son lointain qui ressemblait à une multitudes de voies légères, aigues venues s'écraser dans les parois creuses du navire... Il respirait une dernière fois. Le sous-marin était devenu une immense caisse de résonance intérieur, tout ce qui le percutait de l'extérieur résonnait en son intérieur comme un lourd bruit lequel se propageait tout le long de la coque jusqu'à atteindre les oreilles de l'équipe de sauvetage. Profonde était l'émotion, difficile de l'exprimer. Le sous marin soufflait lentement sur l'eau un dernier echo sonore avant de se confondre avec la pronfondeur très très profonde de ces quelques notes d'accordéon jouées par un des sauveteurs...