Nam Shub

Présentation

Une vieille histoire remontant à l'époque Mésopotamienne attribuait au dieu Enki la création et l'utilisation du nam-shub. Le nam-shub d'Enki est un court texte qui repose sur deux principes : 

  1. Une histoire qui a pour but d'amener à une désintégration littéraire.
  2. Une incantion qui a pour but de détruire toute forme de compréhension linguistique.

La personne ou le peuple victime d'un nam-shub perdait sa langue, ce qui le fondait, pour devenir autant de langues, de langages désunis et incompréhensibles. Ces textes pouvaient aussi être considérés comme mortels. Il semblerait que ce concept se soit propagé au cours des siècles exprimé sous différents thèmes, textes voire mythologies et autres textes religieux. 

Pour comprendre d'une manière basique un nam shub, il faut connaître les concepts fondamentaux de l'écriture Mésopotamienne. Les premières formes de l'écriture sont attestées dans la région de Sumer puis l'écriture s'est développée dans toute la Mésopotamie.

  1. La première étape de l'écriture sumérienne a d'abord été un simple travail de retranscription schématisé des choses du réel sur divers objets comme les vases. Simples dessins stylisés évoquant, rappelant une chose réelle. Petit à petit les artistes commencèrent à aligner plusieurs de ces schémas stylisés sans syntaxe, grammaire ni ordre logique. Seul l'auteur qui en connaissait le contexte était capable de les déchiffrer et d'en rendre le sens particulier.
  2. La seconde étape est une amélioration de la première. les dessins stylisés deviennent de véritables pictogrammes qui expriment des idées. Une autre évolution s'ajoute à celle-ci. Si les pictogrammes expriment encore des choses réelles, ils sont aussi des mots qui désignent ces choses prononcées sous forme de monosyllabes.
  3. La troisième étape a surtout tourné autour de la distinction entre les pictogrammes/idéogrammes et les mots afin de clarifier le sens, chaque dessin, à la fois idéogramme et mot, bénéficiait de polysémies multiples qu'il n'était pas toujours aisé de dissocier sans signes additifs ponctuant les pictogrammes/idéogrammes.

Il ne faut pas oublier la forme particulière de leur écriture qui impliquait de nombreux sens possibles et invitaient donc à l'écriture, la lecture de jeux de mots volontaires ou non. Un nam shub peut être considéré comme un texte jouant avec la complexité d'une telle écriture. Ce sont dans les tablettes divinatoires où sont attestés des jeux de mots par assonance, similitude entre le nom et la chose réelle. Deux mots distincts exprimant deux choses différentes mais qui se recoupent en un mot différent grâce à leur assonance, un peu comme "tourne" et "sol" qui peuvent former le mot "tournesol". Ce qui représente une forme inversée de l'écriture par rapport à la nôtre puisque c'est à travers le lapsus ou la construction de la phrase ou d'un mot que peuvent apparaitre des sens différents comme le mot "tournesol" qui contient les mots "tourne" et "sol". 

Textes mortels

On rattache les nam-shub à une catégorié plus générale : les textes léthaux. Ces derniers, une fois lus, empêchaient le lecteur de les lire à nouveau par la création (?), l'utilisation (?) d'une information (?) ou d'un paradoxe (?) qui bloquait, littéralement, le cerveau du lecteur à l'intérieur d'une impasse qu'il lui était impossible de décrire puisqu'il avait perdu toute capacité de décrire linguistiquement ce blocage. 

Psychologiquement, on parlerait d'une expérience traumatisante si forte d'un point de vue linguistique/physique qu'elle détruirait à jamais la faculté de comprendre ou rendrait le lecteur incapable de résoudre un paradoxe qui lui donnerait deux ordres contraires en même temps et le mènerait vers une sorte de folie, de coupure entre un monde qui lui indiquerait quelque chose et un autre qui viendrait déstructurer ce que le premier est censé comprendre.  

Religieusement, c'est l'expérience divine, la rencontre avec le divin et l'impossibilité d'en parler correctement tant l'expérience est forte que la personne qui vit une telle expérience est incapable d'en parler correctement, de partager son savoir en utilisant un langage incapable d'exprimer correctement ce qu'elle a ressenti. Cette personne découvre qu'un langage, uniquement composé de mots et de concepts, aussi développé soit-il, est incapable d'embrasser des perceptions plus profondes qui rattachent le langage au corps comme une seule et unique chose.

Politiquement, voire même socialement,  il suffit de modifier légèrement un texte de loi, d'apporter un décret qui donne un nouveau sens ou en restreint le sens pour transformer la nature d'un texte de loi en un  « autre » avec lequel la société ou une partie de celle-ci ne pourra plus s'identifier réellement. Le texte pourra être lu dans n'importe quel sens, appliqué selon la compréhension des uns ou des autres, il aboutira toujours à la négation de l'identification, dont il devrait être l'objet même. Un texte de loi avec lequel on ne peut s'identifier est la destruction même de ce texte de loi.    

On peut dire que la musique, l'expérience intérieure que représente la musique est une forme de nam-shub, de texte léthal hautement amoindrie mais toujours efficace, il suffit de lever le son pour empêcher le langage d'agir correctement et d'utiliser un autre moyen pour s'exprimer par le biais du corps. On sait aussi que des expériences sur la nature même de l'intensité des fréquences sonores peut aboutir à la destruction physique d'un verre ou d'un corps humain. 

À l'aube des premières écritures la séparation entre le langage écrit et l'oralité marque une scission si forte, une expérience traumatisante telle que l'écriture enlèvera, à jamais, mais sans totalement y parvenir, le fond sonore, musical sur lequel reposait tout langage. Même lorsque nous lisons un texte, nous entendons encore une voix lire ce texte comme si nous avions jamais céssé de nous séparer de l'oralité, de la musicalité du langage rattaché au plus profond de notre expérience organique. 

Crédits

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